Les kilomètres passent.
Bientôt j’arriverai à 6 000 kilomètres.
Quel voyage!

En permaculture, on observe que les lieux de transition sont les endroits les plus fertiles. Là où l’océan rencontre la rivière, là où le bois rencontre la clairière, etc.

Le début et la fin d’un voyage font certainement partie de ces lieux de transition.

Mon coeur et ma tête se chamaillent.
L’un veut rester dans le présent pendant que l’autre est déjà en train de tondre le gazon à la maison.

 

Hier, j’ai fait une grosse journée de vélo.
C’est l’insatisfaction qui me menait. Et le hasard s’est occupé du reste.
Mais j’ai noté l’insatisfaction ressentie.

À l’approche de la fin, je ne sais plus trop où me placer.
Je me sens insatisfait, comme engourdi.

J’ai hâte de retrouver mes enfants, ma maison, mes ami.es, ma « routine », mon quotidien.
Et en même temps, je voudrais que ce voyage, ce sentiment de liberté presque absolu dure toujours.

Je suis dans le remous quand le ruisseau rencontre le fleuve.

J’ai mal.
Je suis triste et reconnaissant en même temps.
J’ai tellement hâte de serrer Émile et Julianne dans mes bras, de les couvrir de bisous … et j’ai peur de laisser aller ce que je vis présentement. J’ai peur de ne plus jamais ressentir ce que je sens présentement.

 

Je sais qu’en ces lieux de transition, se trouve la vie.
Et je me sens en vie.

Mais la vie, c’est pas facile.
Je me suis même toujours dit qu’il ne faut pas que ce soit facile.
Yann Perreault l’a chanté: « Tout ce que j’ai eu de facile a brûlé comme du foin »

C’est peut-être mon héritage judéo-chrétien, mais si ça fait pas mal (un peu) je sens rien.

Depuis toujours, j’oscille entre souffrance et béatitude.

Un côté de moi veut se sentir en vie. Veut sentir la vie.

Depuis que je suis tout jeune, j’ai cette image qui représenterait une vie sentie selon moi. Ce serait comme avancer dans du Jell-O. On est capable de s’y frayer un chemin, mais ça prend un certain effort et surtout on se sent passer à travers la matière.

Puis cet autre côté de moi qui se sent en parfaite harmonie dans le moment présent. En état de méditation quasi permanent. Léger.

En mettant ça noir sur blanc, je me retrouve face à mon propre paradoxe de vie.

Je veux être le ruisseau et le fleuve, alors que ce que je suis, c’est le remous.

 

Si je regardais mon passé en face, je verrais bien cet état de perpétuelle transition dans lequel je me retrouve. Dans lequel je me retrouve le plus souvent, mais aussi et surtout, dans lequel je me retrouve. Ce lieu où je me sens être ce que je suis.

Ce lieu où je me sens être ce que je suis.
J’aime cette phrase là.

Je ne suis pas toujours ce que je suis.
Je ne suis pas toujours dans cet état qui me permet d’oublier de me juger. Qui me donne à moi-même mon propre répit.

Parce que oui, je suis la personne qui me juge le plus.
À la plus petite émotion, je m’analyse, je me question, je me remets en question.
Je me demande si je « fit », si j’ai ma place dans la petite ou la grande société qui m’entoure.

Lorsque je suis ce que je suis, il n’y a plus de jugement. Ce n’est souvent que du bonheur. Mais pas juste du bonheur. C’est un état de relâchement. Je suis. Pas plus, ni moins que la roche ou le brin d’herbe. Je me trouve où je dois me trouver au moment où je dois m’y trouver.

J’ai entendu un jour l’histoire de gens dans une partie du monde qui vivaient pour l’ensemble de leur vie leurs émotions à fond. Un vieil homme pouvait faire une crise de larmes devant tout le monde, et c’était correct. Il vivait ce qu’il avait à vivre au moment où il avait à le vivre. Il n’accumulait rien. Il vivait.

La société dans laquelle j’ai grandi encourage l’accumulation, la vie par procuration. Pourquoi faire aujourd’hui ce qu’on peut faire demain … surtout s’il s’y rattache une charge émotive. On se cache pour pleurer, on se cache pour aimer, on se cache pour vivre. On se cache derrière la vie privée. On se bâti des communautés clôturées où l’on peut vivre en toute sécurité, sans être dérangé. Je ne suis pas sûr que la vie privée ne soit pas privée de vie.

Bien sûr, il y a place à l’intimité. Des moments qui nous appartiennent, des moments pour se retrouver. Mais je crois qu’on brouille ce concept en lui donnant le nom de vie privée.

Aujourd’hui, nos affaires ne regardent personne.
Les grandes compagnies en savent quelque chose. Elles s’en servent allègrement.
Secrets professionnels et autres données privées sont considérés comme des droits inaliénables. Comme des faits qu’il n’est pas bien vu de remettre en question.

Et pourtant, pourtant, on est constamment à la recherche d’émotions. Il semble même que nous cherchions de plus en plus d’émotions fortes. L’offre de divertissement en émotion garantie semble ne plus avoir de limite. Combien de saltos arrière devrons-nous faire sur un motocross pour se sentir satisfait?

J’espère que je saurai apprendre à apprécier ces petites émotions toujours présentes au quotidien. Que je pourrai lorsque je dis Bonjour à une autre personne, transmettre mon réel désir que j’ai que cette personne passe une bonne journée. J’espère que je saurai transmettre clairement mon amour aux gens à qui je dis je t’aime. Je t’aime. Voilà une source inépuisable d’énergie. Moi qui croyais avoir perdu mes jambes lors de ce voyage quand mon amoureuse m’a quitté, je me suis retrouvé envahi de tout votre amour. Et mes jambes sont revenues, plus fortes encore.

Entre l’engourdissement et le Red Bull, je crois que nous vivons à une époque de grande transition. J’ai l’impression que nous ne sommes ni le ruisseau, ni le fleuve, mais un peu des deux.

Je crois que nous sommes présentement en train d’essayer de trouver notre place collectivement dans ce grand remous qui est ce que nous sommes. Nous sommes dans un lieu fertile, riche, vivant.

Si ce voyage m’a appris quelque chose, c’est que presque tout est possible.

Mais surtout, j’ai rencontré des gens merveilleux, des personnes intelligentes, pleines de ressources et de connaissances. Des personnes généreuses qui se nourrissent en donnant aux autres.

Je nous souhaite tellement de câlisser dehors cette pourriture politique qui ne nous représente tellement pas. Trouvons, non, vivons ce système qui n’a pas encore de nom, mais que nous savons tous et toutes qu’il existe. Ce système où l’étranger fait partie de la famille, ce système où le temps n’est plus rabaissé à l’insignifiant argent, mais où on le prend. Prenons le temps.

Prenons le temps de reconnaître ce que nous sommes vraiment.
Prenons le temps d’être ce que nous sommes vraiment.
Prenons le temps de passer du temps en ces lieux où nous nous sentons être ce que nous sommes et voulons être.

Je nous le souhaite sincèrement.